Au Costa Rica, la forêt semble parfois reprendre ses droits jusque sur les routes. Un singe hurleur lance son cri au-dessus d’une plantation, tandis qu’un colibri file entre deux fleurs. Cette profusion de vie n’est pas qu’une carte postale : elle raconte aussi l’histoire d’un pays qui a fait de la protection de la nature un choix politique et économique. Mais le « modèle costaricien » est-il aussi vert qu’il en a l’air ? Et que peut-on réellement en retenir ?
Petit pays d’Amérique centrale bordé par le Pacifique et la mer des Caraïbes, le Costa Rica abrite une biodiversité exceptionnelle. Il représente une petite fraction de la superficie terrestre mondiale, mais accueille une part remarquable des espèces connues. Sa trajectoire écologique est souvent citée en exemple : recul de la déforestation, parcs nationaux, électricité largement renouvelable. Elle mérite l’admiration, mais aussi un regard lucide. Car préserver des forêts ne suffit pas à bâtir une société durable si les voitures, les inégalités ou la consommation continuent de peser lourd.
Un pays qui a choisi de protéger ses forêts
Dans les années 1970 et 1980, le Costa Rica connaît une déforestation rapide. L’élevage bovin, l’agriculture et l’exploitation du bois font reculer les forêts, qui ne couvrent alors qu’une part réduite du territoire. Le pays change ensuite de cap : il renforce ses parcs nationaux, adopte des lois contre la déforestation et met en place des mesures pour rémunérer les propriétaires qui conservent ou restaurent les écosystèmes.
Le résultat est spectaculaire : la couverture forestière, tombée à environ un cinquième du territoire au début des années 1980, dépasse aujourd’hui la moitié du pays. Ce retour de la forêt ne s’est pas produit tout seul. Il repose sur des décisions publiques, des financements, des règles et le travail de personnes qui ont accepté de protéger des terres plutôt que de les convertir à d’autres usages.
Le Costa Rica a aussi créé un vaste réseau d’aires protégées. Parcs nationaux, réserves biologiques et autres espaces de conservation couvrent environ un quart du territoire terrestre. Dans la péninsule d’Osa, au sud-ouest du pays, le parc national Corcovado protège l’une des zones les plus riches en biodiversité d’Amérique centrale. On y trouve notamment des jaguars, des tapirs et des aras rouges. Ici, la conservation n’est pas un décor autour de l’activité humaine : elle est devenue un pilier de l’identité nationale et une source de revenus.
Ce choix reste néanmoins traversé de tensions. Les espaces protégés ne suppriment pas les conflits liés à l’usage des terres, à l’agriculture ou à l’accès aux ressources. Et une forêt qui revient n’est pas nécessairement une forêt primaire : les jeunes boisements ne remplacent pas d’un claquement de doigts les écosystèmes anciens, leur diversité et leurs liens complexes entre espèces. La restauration est une victoire, pas une machine à remonter le temps.
Rémunérer la nature plutôt que la détruire
L’une des idées les plus influentes du Costa Rica est le paiement pour services environnementaux. Mis en place dans les années 1990, ce dispositif rémunère des propriétaires fonciers qui conservent les forêts, en plantent de nouvelles ou gèrent leurs terres de manière durable. Il s’appuie sur une idée simple : les arbres fournissent des bénéfices collectifs — stockage du carbone, protection des sols, régulation de l’eau, habitat pour les espèces — et celles et ceux qui contribuent à ces bénéfices ne devraient pas en supporter seuls le coût.
Ce mécanisme est financé notamment par des recettes publiques, dont une part issue de taxes sur les combustibles, ainsi que par des partenariats. Il a contribué à rendre la conservation économiquement plus attractive. Là où couper les arbres semblait autrefois la seule option rentable, préserver la forêt peut désormais rapporter un revenu.
Le dispositif n’est toutefois pas magique. Il faut vérifier que les fonds atteignent les personnes concernées, que les critères favorisent de véritables bénéfices écologiques et que les petits propriétaires ne sont pas laissés de côté. Une politique environnementale réussie ne se mesure pas uniquement en hectares : elle doit aussi améliorer les conditions de vie des populations qui vivent près des espaces naturels.
Une électricité presque entièrement renouvelable… selon les années
Le Costa Rica est également connu pour la place des énergies renouvelables dans sa production d’électricité. Selon les années et les conditions météorologiques, la part renouvelable atteint généralement plus de 95 %, parfois près de 100 % pendant de longues périodes. L’hydroélectricité joue un rôle majeur, complétée par la géothermie, l’éolien, la biomasse et le solaire.
Cette diversité compte. Les barrages dépendent des pluies et peuvent être fragilisés par les sécheresses ; l’éolien et le solaire varient avec le vent et l’ensoleillement. La géothermie, tirée de la chaleur du sous-sol volcanique, apporte une production plus régulière. Le Costa Rica a donc su valoriser des ressources naturelles variées, tout en développant des infrastructures et une planification publique de long terme.
Mais attention à ne pas confondre électricité verte et économie entièrement décarbonée. Les transports restent fortement dépendants des carburants fossiles : voitures, camions et bus représentent un défi majeur. Une prise alimentée par une électricité renouvelable ne rend pas automatiquement une voiture indispensable, ni son usage sans impact. Le pays doit encore développer des transports collectifs attractifs, améliorer les déplacements à pied et à vélo, et électrifier progressivement les véhicules lorsque cela a du sens.
Cette distinction est précieuse pour nous aussi. Quand on lit qu’un pays produit presque toute son électricité à partir de sources renouvelables, la bonne question n’est pas seulement « combien ? », mais aussi « pour quels usages ? ». Le chauffage, l’industrie, l’agriculture et la mobilité ont chacun leur propre empreinte.
Le tourisme : allié de la conservation, source de pression
La nature costaricienne attire des voyageurs du monde entier. Le pays a développé une offre d’écotourisme autour de ses forêts, de ses volcans et de ses plages. Les guides locaux, les petites structures d’hébergement et les réserves privées peuvent bénéficier de la présence d’une faune vivante. Un paresseux observé dans son habitat peut ainsi représenter un revenu plus durable qu’une parcelle défrichée.
Mais le tourisme dit « écologique » n’est pas automatiquement sans conséquence. Un hébergement peut afficher une promesse verte tout en consommant beaucoup d’eau et d’énergie, ou dépendre de longs trajets en avion. Les routes, les constructions et la fréquentation peuvent aussi perturber des milieux fragiles. Le tourisme devient un outil de protection lorsqu’il limite ses impacts, soutient les communautés locales et contribue réellement à la conservation.
Pour voyager avec plus de cohérence, on peut privilégier les séjours plus longs, les transports collectifs quand ils existent, les guides et hébergements locaux, ainsi que les activités qui respectent la faune. Observer une tortue marine à distance, sans flash et sans la toucher, est moins spectaculaire qu’une photo mise en scène — et infiniment plus respectueux.
Un modèle exemplaire, mais pas un paradis sans problèmes
Le récit du Costa Rica peut parfois donner l’impression d’un pays ayant résolu la crise écologique. Ce serait aller trop vite. La déforestation a fortement reculé, mais des pressions persistent sur les habitats et la biodiversité. Les émissions liées aux transports restent importantes. L’expansion urbaine, la production agricole et les besoins en eau posent également des questions de planification et d’équité.
Le pays est par ailleurs vulnérable aux effets du changement climatique : sécheresses, pluies intenses, glissements de terrain et montée du niveau de la mer peuvent affecter les populations et les écosystèmes. Protéger les forêts aide à renforcer la résilience, mais ne met pas les frontières à l’abri des dérèglements planétaires. Un modèle national ne peut, à lui seul, compenser les émissions mondiales.
Le Costa Rica n’a donc pas atteint une neutralité climatique totale. Il a souvent annoncé des objectifs ambitieux et s’est engagé dans des plans de décarbonation, mais les objectifs ne sont pas des résultats acquis. La nuance n’enlève rien aux progrès accomplis ; elle permet de comprendre que la transition est un chantier permanent, avec des secteurs en avance et d’autres encore à transformer.
Ce que le Costa Rica peut nous apprendre
La première leçon est que la protection de la nature fonctionne mieux lorsqu’elle est intégrée aux décisions économiques. Des parcs isolés ne suffisent pas si les forêts autour disparaissent. Les politiques de conservation, les revenus locaux, l’agriculture et les transports doivent avancer ensemble.
La deuxième leçon tient à la constance. Restaurer des forêts et développer des énergies renouvelables demande du temps, des investissements et des choix publics répétés. La transition ne dépend pas uniquement de gestes individuels ; elle a besoin de réseaux électriques, de transports collectifs, de règles et d’incitations adaptées.
Enfin, le Costa Rica rappelle qu’un pays peut faire de la nature une richesse collective plutôt qu’une réserve de ressources à épuiser. Cela ne signifie pas qu’il faille copier chaque mesure à l’identique. Les contextes diffèrent. Mais on peut s’inspirer de ses paiements pour services environnementaux, de la protection des espaces naturels et de sa capacité à associer conservation et activités locales.
À notre échelle, le même principe se décline en gestes concrets : soutenir les producteurs engagés dans des pratiques respectueuses des sols, réduire les déplacements motorisés quand une alternative existe, économiser l’énergie, préserver les espaces naturels près de chez soi. Ces gestes ne remplacent pas les politiques ambitieuses, pas plus qu’une goutte de pluie ne remplit seule une rivière. Mais réunies, orientées dans le même sens, les gouttes finissent par changer le courant.
Le Costa Rica n’est ni une utopie ni une réponse toute faite. C’est une expérience vivante, avec des réussites remarquables, des contradictions et des défis encore ouverts. Son enseignement le plus utile est peut-être celui-ci : quand un pays décide que la forêt, l’eau et la biodiversité ont une valeur réelle, il peut réorienter son développement. Et lorsque cette décision se traduit en actes durables, la nature ne se contente pas de survivre : elle recommence, peu à peu, à respirer.

