Au Costa Rica, la forêt ne se contente pas de faire décor. Elle bruisse, s’étend, abrite des grenouilles minuscules et des félins furtifs, tandis que les vagues du Pacifique et des Caraïbes battent deux rivages bien différents. Sur ce territoire grand comme une petite région française, la nature déborde. Et pourtant, elle n’a pas été préservée par magie : derrière les paysages luxuriants se trouvent des choix politiques, des efforts collectifs et des compromis encore fragiles.

Le pays est souvent cité comme un modèle de protection de la biodiversité. Que peut-on réellement retenir de son expérience ? Et quelles limites rappelle-t-elle à celles et ceux qui rêvent d’une planète mieux protégée ?

Un petit pays, une immense richesse naturelle

Le Costa Rica représente à peine une fraction de la surface terrestre, mais il abrite une part remarquable de la biodiversité mondiale. Les estimations varient selon les méthodes de comptage, mais on cite souvent environ 5 % des espèces connues. Cette profusion s’explique en partie par la géographie : le pays forme un pont entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, et ses deux côtes sont baignées par des mers différentes.

Ajoutez à cela des montagnes, des volcans, des forêts tropicales humides, des forêts sèches, des mangroves et des récifs. En quelques heures de route, on peut passer d’une plage chaude à une forêt de nuages, où la brume s’accroche aux branches comme un châle léger. Chaque milieu possède ses propres habitants et ses équilibres, parfois invisibles au premier regard.

Le pays est notamment connu pour ses paresseux, ses toucans, ses singes hurleurs et ses tortues marines. Mais la biodiversité ne se résume pas aux animaux que l’on photographie. Elle comprend aussi les champignons, les insectes pollinisateurs, les plantes, les sols et les relations qui les unissent. Une forêt en bonne santé est un réseau vivant : retirer un fil peut fragiliser toute la toile.

Des forêts qui ont repoussé

L’histoire forestière du Costa Rica n’est pas un récit sans accroc. Pendant une partie du XXe siècle, l’élevage et l’exploitation agricole ont entraîné une forte déforestation. À la fin des années 1980, la couverture forestière était tombée à un niveau très bas, souvent estimé autour d’un cinquième du territoire. Les collines dénudées rappelaient alors que la beauté d’un paysage ne le protège pas de nos appétits.

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Le pays a ensuite inversé une partie de la tendance. La couverture forestière a augmenté et dépasse aujourd’hui la moitié du territoire selon les estimations et les définitions retenues. Ce retour des arbres tient à plusieurs facteurs : des lois plus protectrices, la création de zones de conservation, des changements économiques et des programmes qui rémunèrent les propriétaires pour certains services rendus par les écosystèmes.

Ce redressement est encourageant, mais il faut le lire avec précision. Une plantation d’arbres n’équivaut pas à une forêt ancienne, riche en espèces et en habitats. Et une carte verte ne dit pas toujours si les milieux sont bien connectés, en bon état ou accessibles aux espèces qui en dépendent. Protéger la nature, ce n’est pas seulement compter les arbres : c’est préserver la complexité du vivant.

Des parcs nationaux et des corridors pour le vivant

Le Costa Rica a développé un réseau de parcs nationaux, de réserves et d’autres zones protégées. Environ un quart de son territoire terrestre bénéficie d’un statut de protection, même si le niveau de protection varie d’un site à l’autre. Des lieux comme le parc national Corcovado, dans la péninsule d’Osa, sont célèbres pour leur exceptionnelle diversité. D’autres, comme le parc national de Tortuguero, protègent des zones humides essentielles à de nombreuses espèces.

Protéger une parcelle isolée ne suffit toutefois pas. Les animaux ont besoin de se déplacer pour trouver de la nourriture, un partenaire ou un habitat adapté. C’est là qu’interviennent les corridors biologiques : des espaces qui relient des milieux naturels séparés par des routes, des champs ou des zones urbanisées. Ils permettent, lorsque leur conception et leur entretien sont efficaces, de maintenir des échanges entre populations animales et végétales.

Le système national des aires de conservation, connu sous le sigle SINAC, coordonne une grande partie de la gestion des zones protégées. Sur le terrain, cette mission dépend aussi des gardes, des scientifiques, des collectivités et des habitants. Une frontière tracée sur une carte ne protège pas, à elle seule, une forêt contre le braconnage, les incendies ou les pressions foncières.

Payer pour préserver : une idée qui a changé la donne

Un des outils importants du pays est le paiement pour services environnementaux. Son principe est simple à formuler : une forêt rend des services à toute la société en stockant du carbone, en protégeant les sols, en filtrant l’eau et en abritant des espèces. Les propriétaires peuvent recevoir une compensation lorsqu’ils conservent ou restaurent des espaces forestiers, selon les règles du programme.

Cette approche a contribué à rendre la conservation plus compatible avec les revenus des familles rurales. Elle reconnaît aussi une réalité souvent oubliée : demander aux habitants de protéger la nature sans leur offrir de moyens économiques durables revient à faire porter tout le coût de la transition à celles et ceux qui vivent près des écosystèmes.

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Le mécanisme n’est pas parfait. Il faut s’assurer que les aides atteignent les personnes qui en ont besoin, que les bénéfices écologiques sont réels et que la protection ne se limite pas à une promesse sur le papier. Mais l’idée mérite attention : donner une valeur aux fonctions de la nature peut aider à contrer une économie qui valorise plus facilement un arbre coupé qu’un arbre vivant.

Le tourisme de nature, entre soutien et pression

Le Costa Rica a fait du tourisme de nature une partie importante de son image et de son économie. De nombreux visiteurs viennent marcher dans les parcs, observer les oiseaux ou découvrir les plages de ponte des tortues. Bien encadré, ce tourisme peut financer la conservation, soutenir des emplois locaux et donner une raison supplémentaire de préserver les milieux naturels.

Mais la nature n’est pas un parc d’attractions sans limites. Une fréquentation trop forte peut déranger la faune, produire des déchets, consommer de l’eau et faire grimper le prix des logements pour les habitants. Les routes, les hôtels et les infrastructures associés au tourisme peuvent aussi fragmenter les habitats. Même un voyage motivé par l’amour de la nature laisse une empreinte : avions, déplacements, énergie et ressources utilisées sur place.

Pour voyager avec plus de soin, on peut choisir des hébergements qui emploient des personnes du lieu, respectent la gestion de l’eau et publient des informations précises sur leurs pratiques. On peut aussi suivre les consignes des guides, rester sur les sentiers, garder ses distances avec les animaux et éviter de les nourrir. Le paresseux n’a pas besoin d’un selfie de plus ; il a besoin qu’on le laisse vivre tranquillement.

Une énergie largement renouvelable, mais pas sans défis

Le Costa Rica est également souvent présenté comme un exemple en matière d’électricité renouvelable. Selon les années et les conditions climatiques, les sources renouvelables fournissent la très grande majorité de l’électricité du pays. L’hydroélectricité y joue un rôle important, aux côtés de la géothermie, de l’éolien et de l’énergie solaire.

Il faut cependant distinguer électricité et énergie totale. Les transports, notamment, dépendent encore largement des carburants fossiles. Et l’hydroélectricité, aussi utile soit-elle pour réduire les émissions, peut affecter les cours d’eau, les sédiments et les habitats aquatiques. Une énergie renouvelable n’est pas automatiquement sans impact : le lieu, l’échelle du projet et la manière dont il est conçu comptent beaucoup.

Le défi consiste donc à décarboner les transports, à améliorer l’efficacité énergétique et à développer les renouvelables sans sacrifier les écosystèmes. Le Costa Rica le rappelle avec force : il ne suffit pas de produire de l’électricité plus propre si l’on continue à détruire les milieux naturels ou à multiplier les déplacements polluants.

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Les limites d’un modèle à ne pas idéaliser

Un modèle n’est pas un pays parfait. Le Costa Rica doit encore faire face à la fragmentation des habitats, à l’expansion de certaines activités agricoles, aux conflits entre humains et animaux, au braconnage et à la pollution. Les milieux marins et côtiers, eux aussi, subissent les effets de la pêche, des déchets et du développement touristique. La crise climatique accentue ces pressions : sécheresses, pluies extrêmes et hausse des températures modifient les conditions de vie des espèces.

Les réussites du pays ne sont pas non plus indépendantes de son contexte. Sa taille, son histoire politique, ses institutions et ses ressources ne sont pas identiques à ceux d’autres nations. Copier une mesure sans tenir compte des réalités locales peut produire de mauvais résultats. La leçon n’est pas de reproduire un modèle à l’identique, mais de comprendre les mécanismes qui ont fonctionné et les conditions nécessaires à leur réussite.

Il faut également écouter les personnes qui vivent dans les zones concernées. La conservation ne peut être durable si elle exclut les communautés locales de la décision ou leur interdit des usages essentiels sans solution de remplacement. Protéger un territoire, c’est aussi prendre soin des liens entre les habitants et leur environnement.

Ce que nous pouvons retenir, même loin des tropiques

À première vue, les forêts du Costa Rica semblent bien éloignées de nos haies, de nos rivières et de nos petits bois. Pourtant, les principes sont familiers : protéger les habitats, relier les espaces naturels, soutenir les personnes qui les préservent et mesurer les conséquences de nos choix économiques.

À notre échelle, nous pouvons contribuer à cette dynamique en privilégiant des produits issus de filières responsables, en réduisant notre consommation de ressources et en soutenant les associations de protection de la nature. Dans nos jardins et nos quartiers, planter des espèces locales, laisser une place aux zones sauvages et limiter les pesticides peut aider les pollinisateurs. Les décisions publiques comptent tout autant : défendre des espaces naturels et demander des politiques cohérentes n’est pas un geste secondaire.

Le Costa Rica montre qu’un recul de la déforestation est possible quand plusieurs leviers avancent ensemble : des règles, des financements, des institutions et une reconnaissance de la valeur du vivant. Rien de tout cela n’efface les menaces. Mais, au milieu d’une époque où les mauvaises nouvelles écologiques s’accumulent comme des nuages à l’horizon, cette expérience offre un repère utile : les trajectoires ne sont pas écrites d’avance.

La nature peut se régénérer, à condition qu’on lui en laisse l’espace et le temps. Et nous pouvons l’aider, non pas en attendant un pays parfait, mais en transformant nos choix collectifs et quotidiens. Une forêt qui repousse commence souvent par une décision : ne plus considérer le vivant comme une ressource à épuiser, mais comme une communauté dont nous faisons partie.